Les steppes de Stipa tenacissima L. (Herbe Alfa) recouvrent 32,000 km2 de la région ouest du bassin méditerranéen. Cependant cette surface n’est que le reste d’une étendue estimée à 86,500 km2 que recouvrait cette espèce il y a encore quelques dizaines d’années (Le Houérou 1995). Les steppes Alfa se répartissent principalement sur une mince bordure latitudinale au nord de l’Afrique, entre la Libye et le Maroc, ainsi que dans la zone sud-est de la péninsule ibérique où elles recouvrent 6,000 km2.

D’origine asiatique, Stipa tenacissima est probablement arrivée en Méditerranée pendant la crise Messinienne, il y a entre 6,5 et 5 millions d’années (Blanco et al. 1997), lorsque de nombreuses zones du bassin se sont asséchées. Son expansion a ensuite été facilitée par les humains au fur et à mesure que ces derniers éliminaient l’épaisse végétation accompagnatrice (Barber et al. 1997, Buxó 1997). Il existe des preuves qu’une déforestation avait déjà lieu dans cette zone au chalcolithique (4,000 ans avant le présent), et des objets aniciens fabriqués à partir des feuilles de S. tenacissima ont été retrouvés sur des sites archéologiques (Díaz-Ordoñez 2006) : des paniers, des cordes ou encore des chaussures, datés de 3000 ans avant le présent.

Les steppes d’alfa occupaient de vastes étendues au sud-est de l’Espagne à l’époque romaine (1er siècle) : une zone aride estimée à 50 x 150 km située près de Carthago Nova (aujourd’hui Carthagène) avait été nommée « campus spartarius » (littéralement parlant « Champ d’herbe alfa ») par Pline l’Ancien (Blanco et al. 1997). L’importance de S. tenacissima dans les activités de tissage et la production de colle de haute qualité a augmenté jusqu’au début du 20ème siècle, et l’on trouve des traces écrites d’une pénurie locale de fibre de S. tenacissima dès 1879 (Hernández 1997). Plusieurs agences gouvernementales sont créées au milieu du 20ème siècle afin d’encourager cette culture, comme le Service National de l’Herbe Alfa créé par le Ministère de l’Industrie et du Commerce et le ministère de l’Agriculture. Cependant, l’utilisation des fibres plastiques ainsi que l’exode rural entrainent un déclin net de la culture de S. tenacissima, qui a presque disparu à la fin du siècle.

S. tenacissima est toujours utilisée en Afrique du Nord, où elle produit des pâturages et des fibres pour la fabrication du papier (e.g., jusqu’à 250,000 Mg de cellulose à l’état brut et de la colle de haute qualité à l’usine de Kasserine en Tunisie, et Baba Ali et Mostaganen en Algérie; El Hamrouni 1989). Un regain d’intérêt actuel pour les ressources naturelles et pour l’artisanat traditionnel qui les utilise pourrait encourager la culture et la gestion de S. tenacissima en Europe du sud-est.

Les steppes ibéro-nord africaines regorgent d’espèces endémiques. Par exemple, presque 20% des plantes vasculaires des steppes d’Espagne et d’Afrique du nord sont endémiques. Cependant, l’élimination de la végétation épaisse a probablement affecté violemment l’abondance des plantes vasculaires dans les steppes de S. tenacissima (Maestre and Cortina 2004a). Il est important de noter également la présence commune dans ces steppes de croutes biologiques formées par les mousses, les lichens et les cyanobacteries. Cela pourrait aussi être un indicateur d’une riche diversité (e.g. >15 taxons de of cyanobacteries dans 22 cm2; Maestre et al. 2006a).

De part leur vaste distribution géographique et leur lien durable et étroit avec les activités humaines, les steppes de Stipa tenacissima représentent un excellent modèle d’écosystème pour étendre notre connaissance des dynamiques des écosystèmes dans les régions semi-désertiques. De plus, la grande variété de conditions caractérisant ces steppes font de cet écosystème un endroit particulièrement approprié pour tester le contexte théorique de la gestion « restauratoire », et ainsi explorer de nouvelles approches pour la restauration des zones semi-désertiques.