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Actualité 10 Jul, 2026

Hydro-diplomatie, vecteur de la coopération régionale et de la gestion des eaux transfrontalières en Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière de son histoire hydro-politique. Les acquis institutionnels des décennies précédentes constituent une base solide, mais ils doivent être consolidés et adaptés à un environnement d’incertitude croissante. Les défis actuels ne sont pas des obstacles isolés, ils forment un système de contraintes interconnectées. La réponse ne peut donc être fragmentée. Elle doit être systémique, intégrée et orientée vers la résilience. La capacité de la région à transformer ces contraintes en opportunités dépendra de son aptitude à renforcer les quatre piliers suivants : (i) la diplomatie hydrique permanente, (ii) la production de connaissances scientifiques régionales, (iii) l’inclusion des communautés locales et (iv) l’innovation institutionnelle et financière.

 

Armel MEWOUTH
Point Focal Régional Eau
Programme Afrique Centrale et de l’Ouest (PACO), UICN

 

1. Contexte régional de la sécurité hydrique

La région ouest-africaine connaît l’un des taux de croissance démographique les plus élevés au monde. Selon les projections des Nations Unies, la population pourrait doubler d’ici 2050 (UN DESA, 2022). Cette dynamique entraîne une augmentation significative : (i) de la demande alimentaire, (ii) des surfaces irriguées, (iii) des besoins en eau potable urbaine, et (iv) de la consommation énergétique.

A cela s’ajoute le changement climatique qui modifie les régimes pluviométriques et hydrologiques de manière significative. Les projections du GIEC indiquent une augmentation de la fréquence des sécheresses dans les zones sahéliennes, une intensification des événements pluvieux extrêmes et une variabilité interannuelle accrue des débits fluviaux. Les conséquences incluent l’exacerbation des conflits agro-pastoraux, la pression sur les moyens de subsistance ruraux, les migrations environnementales et la fragilisation des économies locales.

Par ailleurs, les systèmes hydrologiques ouest-africains sont fortement influencés par les dynamiques climatiques régionales, notamment par la variabilité de la mousson ouest-africaine. La distribution spatiale et temporelle des précipitations varie fortement entre les zones sahéliennes, soudaniennes et guinéennes. Cette variabilité influence directement les débits des fleuves et la recharge des nappes souterraines.

 

Figure 1 : Cours d’eau transfrontaliers d’Afrique de l’Ouest 

 

Figure 2 : Systèmes aquifères transfrontaliers d’Afrique de l’Ouest 

 

Au cours des dernières décennies, la région a connu plusieurs périodes de sécheresse prolongée, notamment dans les années 1970 et 1980, qui ont profondément modifié les régimes hydrologiques et affecté les moyens de subsistance des populations rurales. Par ailleurs, les changements d’occupation des sols, notamment la déforestation et l’expansion agricole, ont contribué à modifier les dynamiques hydrologiques locales en augmentant l’érosion des sols et la sédimentation des cours d’eau. La gestion durable des ressources hydriques nécessite donc une compréhension approfondie des interactions entre le climat, l’hydrologie, les activités humaines, et les dynamiques écologiques.

 

2. Défis de la coopération autour des ressources en eau en Afrique de l’Ouest

Pressions croissantes sur les ressources hydriques : Selon plusieurs projections démographiques, la population ouest-africaine pourrait dépasser 500 millions d’habitants d’ici 2050 (UNEFA, 2016). Cette croissance démographique s’accompagnera d’une augmentation significative de la demande en eau dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment l’agriculture irriguée, l’approvisionnement en eau potable des zones urbaines, la production énergétique et les activités industrielles. 

Impacts du changement climatique sur les systèmes hydrologiques : Les projections climatiques indiquent une augmentation de la variabilité des précipitations ainsi qu’une intensification des événements hydrologiques extrêmes (IPCC, 2022). Ces transformations se traduisent notamment par une fréquence accrue des sécheresses dans les zones sahéliennes, une augmentation des épisodes d’inondations dans certaines régions, une modification des régimes de crues des principaux fleuves et une diminution de la recharge des nappes souterraines dans certaines zones.

Capacités institutionnelles et financières limitées : Les défis les plus fréquemment identifiés incluent l’insuffisance des ressources financières pour assurer le fonctionnement durable des institutions, les disparités de capacités techniques entre les États membres, les limites des systèmes régionaux de collecte et de partage des données hydrologiques et les difficultés de coordination entre les politiques nationales et les mécanismes de gouvernance régionale.

Asymétries informationnelles et confiance diplomatique : La coopération transfrontalière repose en grande partie sur la transparence des données hydrologiques. Or, les capacités techniques et les infrastructures de collecte de données demeurent insuffisantes et inégalement réparties entre États.

 

3. Dynamiques de coopération et d’hydro-diplomatie en Afrique de l’Ouest

Dynamiques de coopération autour des eaux transfrontalières

La coopération autour des eaux transfrontalières en Afrique de l'Ouest est un enjeu majeur de stabilité et de développement. Cette coopération s'articule autour de la création d'Organismes de Bassin Transfrontalier (OBT), l’hydro-diplomatie, la gestion conjointe d'infrastructures pour faire face à la rareté des ressources, au changement climatique et aux besoins de développement. Les organismes de bassin jouent un rôle majeur dans la gestion durable et coopération régionale, la sécurité alimentaire et énergétique, l’adaptation au changement climatique, la protection des écosystèmes et le dialogue avec les acteurs locaux. 

Hydro-diplomatie, levier de la coopération et de la prévention des tensions hydro-politiques

L’hydro-diplomatie constitue un instrument stratégique pour prévenir les tensions liées aux ressources hydriques et promouvoir une gouvernance concertée des bassins transfrontaliers. Elle repose sur plusieurs mécanismes institutionnels et politiques : les accords de coopération entre États riverains, les organisations de gestion des bassins transfrontaliers, les mécanismes de partage des données hydrologiques et les cadres de concertation régionale. L'hydro-diplomatie est cruciale en Afrique de l'Ouest pour garantir la stabilité, le développement durable et la paix face aux défis climatiques.

Bien qu'aucune « guerre de l'eau » n'ait éclaté, la rareté, les usages agricoles/pastoraux et le changement climatique alimentent des tensions locales et transfrontalières liées aux ressources en eau. Pérenniser l'hydro-diplomatie en Afrique de l'Ouest est essentiel pour la paix et le développement dans une région riche en bassins transfrontaliers. Cela passe par des actions majeures, notamment le renforcement des capacités techniques et opérationnelles des acteurs clé, l’intégration de la donnée et le changement climatique et la mise œuvre effective de la GIRE. Ainsi, l'hydro-diplomatie permet de transformer une ressource potentiellement conflictuelle en un levier de rapprochement et à promouvoir des solutions coopératives fondées sur le dialogue et le partage des bénéfices. Dans ce contexte, les institutions régionales telles que la CEDEAO jouent un rôle essentiel dans la coordination des politiques régionales liées à l’eau, au climat et à la sécurité.

Vers une hydro-diplomatie afro-centrée (HDAC)

Dans le contexte africain, la diplomatie de l’eau ne peut être efficacement conceptualisée ni mise en œuvre à travers une simple transposition de modèles institutionnels développés dans d’autres régions du monde. Les dynamiques hydrologiques, socio-écologiques et politiques du continent exigent le développement d’un cadre conceptuel et opérationnel spécifique, capable d’intégrer les réalités historiques, culturelles et institutionnelles propres aux sociétés africaines. C’est dans cette perspective qu’émerge le concept d’Hydro-Diplomatie Afro-centrée (HDAC), qui propose une approche contextualisée de la gouvernance transfrontalière des ressources hydriques en Afrique.

L’Hydro-Diplomatie Afro-centrée repose sur le postulat selon lequel les bassins fluviaux africains doivent être considérés non seulement comme des systèmes hydrologiques partagés, mais également comme des espaces socio-écologiques complexes où interagissent des dynamiques économiques, environnementales et culturelles profondément enracinées dans les territoires. Contrairement aux approches strictement technocratiques centrées sur la répartition volumétrique de l’eau, l’HDAC privilégie une vision plus holistique de la coopération hydrique fondée sur la gestion intégrée des bénéfices, la solidarité régionale et la co-construction des solutions de gouvernance. Dans ce cadre, trois principes fondamentaux structurent l’approche afro-centrée de l’hydro-diplomatie.

  1. Le premier principe est celui de la solidarité hydrique régionale, qui reconnaît l’interdépendance structurelle des États partageant les grands bassins fluviaux africains. 

  2. Le deuxième principe concerne l’intégration des communautés locales dans les processus de gouvernance hydrique.

  3. Le troisième principe repose sur la valorisation des savoirs traditionnels et des pratiques locales de gestion de l’eau.

Enfin, l’HDAC accorde une importance centrale au renforcement de la diplomatie scientifique et de la coopération technique régionale. La production des connaissances hydrologiques partagées, le développement de systèmes régionaux d’information hydrologique et la création de plateformes de dialogue entre chercheurs, décideurs et institutions de bassin constituent des instruments essentiels pour prévenir les tensions hydro-politiques et promouvoir des solutions fondées sur l’évidence scientifique. Dans cette perspective, l’Hydro-Diplomatie Afro-centrée contribue à transformer les bassins transfrontaliers africains en espaces stratégiques de coopération, d’intégration régionale et de construction de la paix. En articulant les dimensions scientifiques, institutionnelles et sociétales de la gouvernance de l’eau, cette approche offre un cadre conceptuel particulièrement pertinent pour répondre aux défis hydro-politiques contemporains du continent.

 

4. Forum Régional de l’Eau de l’Afrique de l’Ouest (FREAO), un espace de dialogue et d’engagement 

Dans une logique de promotion de la coopération et de l’intégration régionale, la Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à travers son Centre de Gestion des Ressources en Eau (CGRE) ambitionne de faire du Forum Régional de l’Eau de l’Afrique de l’Ouest (FREAO) l’évènement de référence sur l’Eau en Afrique de l’Ouest, favorisant la construction d’une communauté régionale de pratique et le renforcement des politiques publiques en matière d’eau. Son institutionnalisation vise à offrir à la région un langage unifié et influent dans les dialogues globaux sur l’eau intégrant les enjeux locaux, nationaux et régionaux. Ce Forum se veut un cadre de référence pour renforcer le rôle croissant de l’Afrique de l’Ouest dans la gouvernance mondiale de l’eau dans la dynamique du 9ème Forum mondial de l'Eau de Dakar 2022. En effet, ce premier évènement du genre organisé en Afrique subsaharienne, renforcera le leadership africain sur les problématiques de l’eau, en impulsant une dynamique politique et citoyenne inédite matérialisée par l’Adoption du « Blue Deal » africain.

L’objectif général du FREAO est de rassembler tous les deux ans les acteurs impliqués dans le domaine de l’eau et de l’assainissement en Afrique de l’Ouest afin d’échanger des connaissances, de susciter un engagement politique et de trouver des solutions aux défis liés à la gestion des ressources en eau et de l’assainissement en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Il s’agira de doter la région d’un cadre cyclique d’échanges de haut niveau, de mobilisation politique, d'orientations stratégiques et de partage d’innovations en matière de gestion des ressources en eau et de l’assainissement. La première édition du 25 au 26 septembre 2026 à Abidjan (Côte d’Ivoire) sous le thème « Valorisons l’eau pour transformer l’Afrique de l’Ouest ». Cette édition regroupera tous les acteurs impliqués dans la gestion des ressources en eau et de l’assainissement en Afrique de l’Ouest incluant notamment les décideurs politiques (ministres, parlementaires, autorités locales), les structures techniques concernées par la gestion des ressources en eau et de l’assainissement au niveau des pays, les universitaires et chercheurs, les institutions sous-régionales, régionales, internationales, etc.

 

5. BRIDGE, un soutien à l’hydro-diplomatie en Afrique de l’Ouest depuis plus de 10ans

Lancée en 2011 et actuellement dans sa cinquième phase, l'initiative Building River Dialogue and Governance (BRIDGE) vise à renforcer les capacités de gouvernance de l'eau par l'apprentissage, la démonstration, le leadership et la recherche de consensus, dans des contextes transfrontaliers. Financé par le Programme de Diplomatie de l'Eau de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) Suisse, l'UICN soutient depuis une décennie en Afrique de l’Ouest le développement et le renforcement des accords de gestion des eaux transfrontalières, l’amélioration des capacités techniques et institutionnelles des organismes de bassins transfrontaliers, le développement des connaissances et des pratiques sur l’hydro-diplomatie, ainsi que le renforcement et la reconnaissance du rôle des femmes et des jeunes dans la prise de décision et la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE).

 

References

UN DESA. (2022). World Population Prospects 

UNEFA (2016). Profil démographique de l’Afrique

IPCC (2022). Sixth Assessment Report.

 

N.B : cet article est une synthèse du rapport du Groupe de Travail Régional n°4 (GTR4), intitulé « coopération régionale et hydro-diplomatie » dans le cadre de la 1ère édition du Forum Régional de l’Eau de l’Afrique de l’Ouest (FREAO)